30/01/1933

Hitler chancelier

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Hitler chancelier

30 janvier 1933 : Sebastian Haffner, étudiant berlinois, écrit : « J’apprends la nouvelle : Je suis glacé de terreur. L’espace d’un instant, je sens physiquement l’odeur de sang et de boue.
Je perçois quelque chose de dangereux, comme la grosse patte sale d’un animal prédateur, qui plaque ses griffes sur mon visage. »
Pour en arriver là, le loup s’est fait agneau. Après des élections législatives défavorables aux nazis, Goebbels et le groupe des députés nationaux-socialistes ont poursuivi leur tactique de défiance systématique rendant impossible la nomination d’un gouvernement quel qu’il soit. Après sa désignation par Le vieux maréchal-président, Hitler rassure Hindenburg, en ne demandant que deux postes ministériels pour les nazis : celui de l’Intérieur pour un policier de Munich, Wilhelm Frick et Hermann Goering pour, lui aussi, contrôler la police. Deux postes clé.
Hitler avance masqué. Il veut montrer que les membres du gouvernement les plus importants sont un conservateur, Franz von Papen, qui a déjà été chancelier et l’homme fort de la droite la plus extrême, Alfred Hugenberg, ministre de l’économie et de l’agriculture au tempérament autoritaire et agressif.

Hitler appelle son gouvernement : « Cabinet de concentration nationale » pour donner l’impression qu’il ne s’agit pas d’un gouvernement nazi, mais d’une coalition nationaliste. L’ensemble, très réactionnaire, pense pouvoir dominer Hitler. Le soir même du 30 janvier 1933, Goebbels organise, à Berlin, comme dans toutes les grandes villes, une retraite aux flambeaux qu’il veut grandiose, avec les Casques d’Acier, les SS, et surtout les SA.
Goebbels proclame qu’ils sont un million à défiler, mais l’attaché militaire britannique les estime à moins de 15.000, que Goebbels a fait tourner en rond pendant quatre heures. Hitler, à la Chancellerie, reçoit des hommages délirants.
Luise Solmitz, institutrice à Berlin, se souvient : « C’était une ivresse sans vin »
Elle ajoute : « J’entendais des cris de Mort aux Juifs ! Le sang des Juifs jaillira sous le couteau ! »
Goebbels conclut : « C’est exactement comme un conte de fées »

D’après Apocalypse, Hitler, une production CC&C.

En janvier 1933, le politologue et journaliste juif Raymond Aron vit en Allemagne depuis 2 ans. Il nous livre dans ses Mémoires ses impressions suite à la prise de pouvoir de Hitler.
Janvier 1933 ne modifia pas notre existence, à nous pensionnaires du Französisches Akademiker Haus. Les manifestations d’antisémitisme ne m’atteignirent jamais personnellement. […] Ce qui me frappa le plus, pendant les premières semaines du régime, c’est le caractère presqu’invisible des grands événements de l’histoire. Des millions de Berlinois ne virent rien de nouveau. Un seul signe ou symbole : en trois jours, les uniformes bruns pullulèrent dans les rues de la capitale. A la maison des étudiants, j’observai sans étonnement les uniformes rapidement revêtus par des camarades auparavant réservés. Beaucoup de ces étudiants s’étaient ralliés dès la première semaine. […]

Ce qui me frappa aussi, ce fut la diffusion de la peur, sans que fussent jetés en prison ou dans des camps de concentration des centaines de milliers d’adversaires ou de suspects. Pendant les six premiers mois du régime, les nouveaux maîtres commirent, certes, des cruautés. Les camps de concentration inaugurèrent l’avènement de l’Empire de mille ans ; ils ne contenaient pas plus de soixante ou soixante-dix mille communistes, libéraux, Juifs ou truands ; assez pour créer un climat de terreur. Pourtant, dans les milieux politiques de l’ancienne République, parmi les Juifs évidemment, dans la masse populaire aussi, se répandit le sentiment d’un péril omniprésent et mortel, la menace de l’arrestation. Nous ne respirions plus le même air. Au printemps de 1933, mes amis, juifs ou libéraux, disaient, alors que le soleil illuminait les terrasses des cafés du Kurfürstendamm : « Den Frühling werden Sie uns nicht nehmen » (le printemps, ils ne nous l’enlèveront pas). […]

Aujourd’hui, cette capitulation collective, nombre d’Allemands, les jeunes surtout, ne la comprennent pas et l’excusent moins encore. A l’époque, après le 31 janvier et plus encore après l’incendie du Reichstag, j’éprouvai le sentiment d’une fatalité, d’un mouvement historique, à court trme irrésistible. Certes, le pullulement des uniformes bruns, le terrorisme larvé, la haine déchaînée contre la communauté juive, l’arrogance des vainqueurs, tout cela me répugnait ; vue de près la révolution est rarement édifiante ; en ce cas, il y avait Hitler dont je pressentais le satanisme. Beaucoup d’Allemands se faisaient des illusions. Pour les classes dirigeantes, pour les junkers aussi bien que pour les dirigeants de l’économie, le caporal de la dernière guerre ne représentait qu’un instrument ou un expédient provisoire. Mais l’état d’esprit des Allemands, de la grande masse, s’exprimait dans une formule : besser ein schreckliches Ende als Schrecken ohne Ende (plutôt une fin terrible qu’une terreur sans fin).

Faut-il dire que le peuple allemand ratifia pour ainsi dire en 1933 l’antisémitisme ? Je doute qu’il ait été gagné par les invectives contre les Juifs et qu’il ait pris au pied de la lettre les injures, les déclamations des orateurs nazis. J’ai entendu, dans la bouche de personnes intelligentes, des arguments qui, à l’époque, ne semblaient pas absurdes. « Il ne défiera pas le judaïsme mondial… Il attirerait sur le IIIe Reich la colère des Etats-Unis… Il ne chassera pas les chimistes et les physiciens juifs sans lesquels le Reich wilhelmien n’aurait pas tenu quatre années, face au blocus des Alliés. »

Arguments qui, rétrospectivement, nous apparaissent puérils, que personne ne pouvait réfuter décisivement. Que l’antisémitisme fût plus qu’une arme de propagande, plus qu’une idéologie à usage électoral, tous les observateurs auraient dû s’en convaincre. Mais la radicalité de l’antisémitisme qui s’exprima à partir de 1942 dans la « solution finale », personne, me semble-t-il, ne la soupçonna immédiatement. Comment croire à l’incroyable !

Raymon Aron, « Mémoires », Julliard 1983.
Composition du « Cabinet de concentration nationale » de 1933


Compétence     Titulaire     Affiliation politique
Chancelier du Reich     Adolf Hitler     NSDAP
Vice-chancelier     Franz von Papen     Conservateur indépendant
Ministre de l'Intérieur     Wilhelm Frick     NSDAP
Ministre de la Justice     Franz Gürtner     Parti national du peuple allemand
Ministre des Affaires étrangères   Konstantin von Neurath     Conservateur indépendant puis NSDAP
Ministre de l'Économie et de l'Agriculture   Alfred Hugenberg     Parti national du peuple allemand
Ministre des Finances     Lutz Schwerin von Krosigk   Conservateur indépendant puis NSDAP
Ministre de la Défense     Werner von Blomberg     Conservateur indépendant
Ministre du Travail     Franz Seldte     Ligue des soldats du front puis NSDAP
Ministre des Postes et des Transports   Paul Freiherr von Eltz-Rübenach   Conservateur indépendant
Ministre sans portefeuille     Hermann Göring     NSDAP
Les Allemands ont-ils lu Mein Kampf ?

12 millions d’entre eux l’ont possédé, mais finalement, très peu l’ont lu. C’est en parti pour cela qu’on entend dire souvent « le Führer ne sait pas les horreurs commises en son nom ». Les gens n’ont pas lu la programmatique extermination des Juifs dans Mein Kampf. Une vaste frange de la population affirme en tout cas cela dans l’après-guerre. Ceci dit, il serait normal de nier, et il est très difficile – voire impossible – de trouver des sources sûres. Admettre avoir lu Mein Kampf, c’est reconnaître qu’on connaissait non pas ce qui allait arriver dans les faits (la Shoah reste un phénomène difficilement imaginable) mais au moins le système de pensée du personnage. Cela pose bien sûr la question de la culpabilité collective ET individuelle.
Werner Maser (dans les années 1970, donc à titre de pionnier ) a étudié la consultation de Mein Kampf en bibliothèque : les consultations ont augmenté (ainsi que les ventes en librairie) à plusieurs moments. En 1933 d’abord, puis en 1938 (crise des Sudètes), et fin 1939 (invasion de la Pologne). A tous ces moments, Mein Kampf est lu (on ne va pas en bibliothèque pour posséder un livre mais bien pour le lire, à la différence de l’achat) pour décrypter ce qu’Hitler à en tête et sans doute percer les secrets de sa politique.

Certes, le livre est un double pavé, franchement mal écrit et donc difficile à lire. Mais il existait autour tout une vulgate qui permettait d’y accéder, sans l’avoir voulu : des extraits de Mein Kampf étaient diffusés dans les journaux, tous les jours, les petits cadres du NSDAP le citaient sans arrêt, on distribuait des brassards avec des citations de Mein Kampf. Selon Fabrice d’Almeida (un autre pionnier ), « ce n’est pas un texte illisible. Pour nous oui, il semble long et ardu. […] La comparaison avec la Bible est intéressante : celle-ci n’est pas facile à lire, elle est longue, elle se répète mais pour quelqu’un qui se situe dans la croyance, ce n’est pas un texte ennuyeux, c’est un texte passionnant, extrêmement vivant. […] Eh bien, c’est la même chose pour Mein Kampf » .

De plus, de nombreux fascicules ou brochures résumaient l’ouvrage. Que veut Adolf Hitler ? en 1932, de Philipp Boulher ; Les buts de la personnalité d’Adolf Hitler, vendu à 50 000 exemplaires en quelques semaines (éditeur : Eher-Verlag). En 1936, ce même éditeur publie Le peuple et la race : extraits de Mein Kampf, en 50 pp, vendu à 500 000 exemplaires. Dans les années 1930, une trentaine de textes du genre sont publiés (Hitler finit par les interdire).
Ian Kershaw a étudié les rapports du Sicherheitsdienst, service de sécurité dépendant de la SS. Il y lit qu’en 1945, alors que tout est perdu, les Allemands redoutent qu’on leur fasse porter le chapeau et se déchargent sur Hitler : ils citent Mein Kampf pour montrer que la guerre est entièrement l’initiative du Führer.
Le nouveau chancelier allemand Hitler présente son gouvernement à Berlin
Appelé au pouvoir par le président Hindenburg le 30 janvier 1933, le nouveau chancelier Adolf Hitler présente son nouveau gouvernement à l'hôtel Kaiserhof tandis que les SA défilent de nuit dans les rues pour acclamer le chef du parti nazi.

Éclairage
La marche aux flambeaux des SA dans les rues de Berlin au soir de la nomination d'Hitler fut en fait improvisée par Goebbels, le responsable de la propagande du parti nazi. Il s'agissait en d'une véritable démonstration de force car quelques rumeurs faisaient état des tergiversations du président Hindenburg, prêt à revenir sur sa décision de nommer Hitler chancelier. Il fallait également faire pression sur les champions de la droite conservatrice nommés au sein du gouvernement pour qu'ils ne se rétractent pas, les tractations sur la composition du nouveau cabinet ayant été particulièrement houleuses dans les jours et les heures précédant la nomination d'Hitler. La marche aux flambeaux dura de 19 heures à minuit, défilant sous les fenêtres de la résidence d'Hindenburg à la Wilhelmstrasse, et d'Hitler à l'hôtel Kaiserhof.

Cette manifestation fit l'objet de commentaires vibrant de la part de Goebbels à la radio, qui prétendit qu'un million d'hommes y avaient participé. L'ambassadeur de Grande-Bretagne estima qu'ils étaient au maximum 50 000. Le spectacle fut toutefois spectaculaire et exerça une forte fascination sur les berlinois, comme cette jeune fille de 15 ans , Melita Maschmann, qui écrivit dans son journal que les colonnes qui défilaient donnaient une "splendeur magique à l'idée de communauté nationale". Mais le spectacle, annonciateur d'un ordre nouveau, pouvait également apparaître particulièrement menaçant pour tous ceux qui redoutaient l'accession des nazis au pouvoir. Dans la mythologie nazie, cette nomination d'Hitler à la Chancellerie et le défilé des SA qui s'ensuivit constitua une date symbolique, le "jour du soulèvement national" (Hitler envisagea même de changer le calendrier).

// Dossiers

Ce scénario est-il encore possible ? (1/2)

L’Avis de Rémi Kauffer : "Une guerre de type classique ? Peu probable, tant les peuples d’Europe (…) ont tiré le bilan de siècles d’affrontements fratricides."

Le nazisme caricaturé entre 1924 et 1933

Diaporama de caricatures parues dans la presse Allemande avant 1933.

Les étapes du "Grand Reich"

Hitler veut réunir les populations germaniques dans un grand Reich qu’il nomme "L’Espace vital"

// Protagonistes

Rudolf Hess

Personnalité majeure du Troisième Reich, Rudolf Hess participe activement en 1935 à la rédaction des lois de Nuremberg.

Benito Mussolini

Mussolini crée le mouvement fasciste en 1919 puis installe à partir de 1922 un régime totalitaire en Italie

Erich Ludendorff

Général en chef des armées allemandes pendant la Première Guerre mondiale, il soutient activement le mouvement national-socialiste dans ses débuts avant de s’opposer à Adolf Hitler.