Le jeudi en 2ème partie de soirée, dès le 12 avril
CHRISTOPHE NICK
Journaliste,auteur et réalisateur de nombreux documentaires d’enquête (Les Irlandais de Vincennes), coauteur avec Pierre Péan de TF1,un pouvoir (Fayard), à l’origine du mouvement « Stop la violence » en 1999.
Pourquoi cette série ?
Parce que la violence est au cœur de toutes les questions d’insécurité. Que l’insécurité est le sentiment dominant depuis de nombreuses années en France. Et qu’elle engendre la peur. Or la peur est le sentiment le plus malsain qui puisse agiter les sociétés. Quand la peur domine, comme on le voit aux États-unis, aucune démocratie ne résiste aux réflexes de panique, de rejet. Tout devient pulsionnel. En regardant l’actualité, combien de gens se disent qu’il y en a marre des jeunes de banlieue, qu’on devrait en finir avec les « petits cons », et que fait la police, et c’est la faute des profs, ou des parents, ou des juges… Bref, on accuse tout le monde en se repliant. C’est ça, une peur collective. Rien n’est plus dangereux. J’ai proposé un pari à France 2 : que l’on utilise la télévision non plus pour nourrir ces angoisses mais pour les comprendre, pour décortiquer l’ensemble des mécanismes qui rendent un être violent, une situation violente, pourquoi certains passent à l’acte. Comment une dizaine de gamins peuvent-ils terroriser toute une cité ? Quels rapports entre les violences faites aux femmes (une femme sur dix, en France, est battue), les abus sexuels et la violence urbaine ? Il fallait prendre le temps de voir et de comprendre, pour arriver à modifier le regard de chacun sur la question, comme seule la télévision de service public peut le faire.
Pourquoi le choix de Creil ?
C’est une agglomération qui représente, sociologiquement, la moyenne de ce que vivent les Français : une petite métropole régionale dans un environnement rural avec des cités-dortoirs, sans être en Île-de-France. Tout le monde s’y retrouvera. C’est une agglomération de quatre communes (Creil, Montataire, Nogent-sur-Oise, Villers-Saint-Paul) aux profils distincts, couvrant l’éventail politique PCF, PS et UMP. On est dans une zone qui a été l’un des grands poumons industriels du nord de la France, pulvérisée par les grandes mutations économiques des années 80 et 90. Ici, l’État a mis en place une politique de la ville dès 1982 : une vingtaine d’années d’expérience, d’essais, de doutes… Toutes les questions de violence, d’urbanisme, d’intégration et d’éducation y sont débattues depuis longtemps. Les gens sont comme en avance sur la plupart des villes françaises. Creil, c’est une image de notre avenir collectif. Enfin, dans cette ville moyenne, la violence est moyenne, banale, quotidienne, même si elle est massive à tous les points de vue, est un parfait laboratoire.
Quels ont été vos premiers contacts à Creil ?
Dans un premier temps, nous avons fait le tour de tous ceux qui se trouvent en première ligne : enseignants, policiers, médecins, magistrats, éducateurs, psychologues, postiers, chauffeurs de bus…, en tout une centaine de personnes qui nous ont accordé des entretiens, parfois très longs. Certains sont désabusés, d’autres franchement désespérés, mais tous ont acquis une véritable expertise de terrain.
Une certaine vision de la violence
On imagine que toutes ces professions ne partagent pas la même définition de la violence…
Justement ! C’était tout l’intérêt de l’exercice. Nous sommes partis de cette multitude. À ces professionnels, on demandait : « Si vous aviez à parler de la violence, que raconteriez-vous ? » L’un disait : la violence, c’est refuser un travail à un type parce qu’il est arabe. Un autre : c’est une guichetière de la Poste qui se fait agresser. Un troisième : c’est l’économie parallèle des quartiers. Flic, psy, prof…, chacun a sa vision de la violence. L’idée n’était pas de mettre tous ces discours bout à bout, ni d’en faire une synthèse, mais de s’en servir comme d’un premier filtre pour trouver des pistes, aller vers plus de complexité, d’ambiguïté, des trajectoires, des histoires de vie et de quartiers.
Comment en arrive-t-on à la matière de la série ?
A partir de ces témoignages,nous avions une grille de lecture qui constitue l’ossature de la collection :
1° Qu’est-ce qu’un ghetto ? 2° Qu’est-ce qui se cache derrière la violence urbaine ? 3° La violence sexuelle est-elle à part ? 4° Au fond,tout commence dans les familles.
Une fois qu’on nous a ouvert les portes de ces lieux symboliques de la République que sont l’école, l’hôpital, le commissariat,le tribunal… (qui sont aussi les lieux où quelque chose s’est cassé), nous nous y sommes installés pour attendre des situations qui répondent à ce cahier des charges. Au début, on tâtonne, on passe une semaine ici, une autre là, on filme un peu tout, le réel, on rencontre des gens, on les questionne, on les suit… Avec une règle : pas de faits divers. Contrairement à la vision donnée par les médias, qui interviennent dans les moments de paroxysme, dans les quartiers, il ne se passe rien en général. C’est justement ce qui nous intéressait : que se passe-t-il quand il ne se passe rien ? Ennui, oisiveté, répétitions, automatismes… Des situations banales qui ne méritent pas une ligne dans les journaux mais qui sont représentatives d’un mélange de peur,de misère et de souffrance. Du coup, on entre dans l’intimité des gens, alors il faut faire doucement, on a peur de gêner, de faire mal, d’avoir l’air de voler des choses…
Mais ça, ça ne fait pas forcément des histoires...
Certaines rencontres ne nous ont menés nulle part. D’autres ont pris toute leur dimension avec le temps. Yves Jeanneau nous avait dit : « Pas de limite. Ce sera terminé quand vous aurez terminé ». Tout de même,je n’avais pas imaginé que ce serait aussi long. On avait prévu un an de tournage, on est resté 2 ans. On revoyait les gens, la vie continuait, ils avaient changé, les problèmes évoluaient ou s’enkystaient, il y avait le poids du temps qui passe…
À quel moment les films ont-ils pris forme ?
À l’automne 2003, les choix étaient déchirants. Le contenu des quatre films s’est précisé. Pour la Commanderie, il était évident depuis longtemps que nous lui consacrerions un film (Les mauvais garçons), parce que c’est un lieu à la fois à part, dont on entend dire un peu partout (y compris dans des quartiers bien pires) que c’est le symbole même de l’horreur, et à la fois emblématique de tout un tas d’endroits en France qui ont connu la même histoire, comme par exemple les Bosquets à Montfermeil. Le film Enfants en déroute suscitait encore des débats entre nous sur la forme : plus de psy, plus de cas, plus de chronologie ? En ce qui concerne "Le Business des chéquiers volés", c’était une question de temps. Le procès n’avait pas encore eu lieu et il devait donner tout son sens à cette histoire. Pour l’affaire du viol (Au tribunal pour enfants),c’est encore autre chose. Nous suivions d’autres affaires (inceste, tournantes…). Mais aucune ne s’est révélée aussi parlante que ce viol d’une gamine de treize ans par un garçon de quinze ans. Ça disait tout des rapports filles-garçons en ce début de XXIe siècle.
L'économie parallèle dans les cités
Revenons sur le film "Le Business des chéquiers volés…" Parmi les quelques clichés mis à mal par cette série, il y a ceux d’une solidarité censée régner dans les quartiers, auxquels, par ailleurs, un système d’économie parallèle permettrait tant bien que mal de survivre…
Les mécanismes d’économie parallèle, qu’on a parfois voulu voir comme une soupape pour certains quartiers, supposent des micro-réseaux,entraînent des rapports sociaux pervers et surtout impliquent que chacun se taise pour ne pas enrayer la « machine à survivre ». C’est l’histoire que raconte ce film. Pour tenter d’être dans la norme, de consommer, alors qu’on est dans la misère, il y a cette combine des chéquiers volés. C’aurait pu être du hash ou des autoradios. Cela nécessite des voleurs, des agresseurs… Alors, on profite des jeunes qui traînent en bas des tours, on recèle le produit de leurs vols et au fil du temps, on les transforme en voyous qui attaquent les mamies pour leur piquer leur sac. À 16 ans, ils entrent dans une position de toute-puissance. A 18, ils sont devenus des terreurs qui prennent le pouvoir, s’installent dans les appartements pour fumer du shit et y cachent leur trafic. Tout un quartier bascule dans un système de domination, de violence, de peur et de silence. Évidemment, pour l’immense majorité des gens, il est impensable d’utiliser des chèques volés à des grands-mères à qui on a cassé la gueule. Ce n’est pas une question de légalité mais de regard sur soi, de dignité. Le problème, c’est lorsque ces interdits sont pulvérisés par la misère et la dévalorisation de soi.
Les films et l'actualité...
De la même manière, dans le débat politico-médiatique sur l’insécurité et le rappel à la loi qui s’est déroulé parallèlement à votre travail, vous n’avez pas une position attendue…
Je n’ai pas à avoir de position. Je constate juste que les clichés ne sont pas opérants. « C’est à cause de… » ou « Ce n’est pas de leur faute, c’est la société… ». Pendant longtemps, d’un côté on niait les effets de la violence tandis que de l’autre on prétendait qu’on avait affaire à des jeunes méchants. Les choses sont beaucoup plus graves. Il n’y a pas de solution « technique ». Nous avons plongé au coeur d’une société, dite « industrielle » qui avait mis plus de deux siècles à se construire. Elle avait trouvé un certain équilibre au cours des fameuses Trente Glorieuses, avec ses zones de conflits plus ou moins délimitées, ses contre-pouvoirs. Nous constatons que ce monde est mort. Il n’y a plus d’usines, plus de syndicats, plus beaucoup d’associations d’aide, plus d’églises, plus rien de ce qui structurait cette société. Ces jeunes, que nous avons rencontrés, caractérisés par ce que les psy appellent des états « borderline » (mélange d’agressivité et d’autodestruction), existaient déjà il y a 40 ans. Mais quand on les sortait du système scolaire, c’était pour aller à l’usine, une blouse blanche leur tapait sur les doigts, un vieux cégétiste ou un curé les prenait en main, leur inculquait des valeurs. Peut-être devenaient-ils alcooliques, violents avec leur femme… C’était admis. Mais socialement, ils avaient une place. Aujourd’hui, ce monde industriel fait place à un grand vide. Il faudra probablement quelques générations avant d’en recréer un nouveau, avec les équilibres qui permettront à chacun d’avoir sa place. En attendant, maintenant, ces jeunes pètent les plombs à la gueule de tout le monde et qu’y a-t-il d’autre que l’hôpital psychiatrique ou la prison pour les canaliser ? C’est noir et désespérant.Voilà pourquoi cette série existe : tenter d’accélérer un processus social de reconstruction, qui arrivera tôt ou tard…
Tout Public
Une collection de:
Christophe Nick
Réalisé par:
Pierre Bourgeois, David Carr-Brown et Patricia Bodet
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