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| Un état des lieux du monde ouvrier
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Le vendredi 13 janvier 2006 à 13 heures, Marcel Trillat, réalisateur du documentaire Les prolos, vous donne rendez vous pour une discussion en direct sur le forum !
Vos questions seront sélectionnées et posées au réalisateur qui y répondra devant notre caméra. Vous pouvez, dès à présent, poser vos questions sur notre forum : cliquez ici !
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Depuis 150 ans, de 1848 à 1995 la classe ouvrière n'a cessé de batailler et d'améliorer leur condition par la lutte collective et grâce à leur arme absolue : la grève. Les ouvriers ont été de tous les grands combats du siècle dernier. Qui sont-ils aujourd'hui ou le chantage à l'emploi inhibe toute combativité. Toujours de loin la principale catégorie sociale dans la société française (6 500 000 personnes) la classe ouvrière n'est-elle plus qu'un fantôme au bazar des idéologies ?
Pour répondre à cette question, Marcel Trillat a posé sa caméra dans six usines de France.
Tout d'abord à Vénissieux, dans l'usine "Renault trucks", une usine classique où bien qu'on fasse appel à l'inventivité des ouvriers, récompensés par un système de points leur permettant de gagner une cafetière ou une place de cinéma (c'est selon) les plus jeunes ne se voient pas finir ici et rêvent d'un autre travail, d'une autre vie.
Ensuite, le film nous conduit à Beauchamp dans l'Oise, dans l'usine 3M, fabriquant Post-it et abrasifs. Le directeur de cette usine, confronté à l'exigence des actionnaires qui exigent chaque année une hausse de la rentabilité d'au moins 5%; a trouvé d'autres moyens d'augmenter la productivité.
La 3e étape nous invite à découvrir une usine "modèle" où directeur et syndicalistes travaillent en co-gestion pour éviter licenciements et restructuration. Un tableau presque idyllique comparé au sort des sous-traitants employés par les chantiers de l'Atlantique à Saint-Nazaire, sujet de la halte suivante.
La 5e étape propose un détour en pleine campagne, dans une petite usine d'équipement électrique la MAFELEC, le jour du départ à la retraite de Roger. Un grand jour pour lui
puisque après 45 ans de service la médaille de travail va lui être remise.
Pour terminer, le film aborde une catégorie qui n'est pas à proprement parer "ouvrière", l'occasion d'entendre comment les employés immigrés, soumis à des horaires aberrants, se sont battus pour obtenir des prud'hommes des conditions de travail normales et légales.
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A l'origine des Prolos
Quand l'ouvrier se transforme en opérateur ...
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| Interview Marcel Trillat
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Au fil de ses rencontres, le journaliste dresse un état des lieux de la condition ouvrière.
Pourquoi un film sur les prolétaires ?
Parmi les choses que je portais en moi depuis très longtemps et que j'avais envie de faire avant de partir en retraite, il y avait ce que deux sociologues ont appelé dans un très beau livre un "retour sur la condition ouvrière"1. J'ai eu l'occasion, à plusieurs reprises, de faire des documentaires ou des reportages sur le monde ouvrier, et il me semblait que les hasards de la vie m'avaient un peu éloigné de ce genre de sujet. J'avais envie d'y revenir. Que sont devenus les ouvriers ces trente dernières années ? Qu'est devenue ce qu'on appelait la classe ouvrière ? Je suis issu d'un milieu modeste - mes parents était de petits paysans - et ce monde ouvrier est mon monde d'origine. Donner la parole à cette partie de la population qui ne l'a jamais, c'était aussi une manière de lui être fidèle.
Votre engagement militant a-t-il à voir avec ce choix ?
Sans doute. Je suis élu CGT, et même si je ne suis plus depuis longtemps militant politique, je reste ce qu'on appelle un homme de gauche. Je continue évidemment de penser que le système capitaliste est injuste et qu'il ne pourra pas fonctionner éternellement en laissant des milliards de gens sur le carreau. Mais quand je tourne un film, je ne suis pas un militant, simplement un témoin. Mon rôle de journaliste, de cinéaste, est de montrer la société telle qu'elle est. Quand j'entends, ici ou là, des gens très sûrs d'eux nous expliquer qu'il n'y a pratiquement plus d'ouvriers en France, et qu'à vrai dire on s'en passe très bien, ça me trouble, et j'ai envie d'aller voir ce qu'il en est vraiment. Ne serait-ce que pour pouvoir leur dire : "Arrêtez de dire n'importe quoi !"
Comment expliquez-vous que cette classe ouvrière n'ait plus voix au chapitre, au point de parfois laisser penser qu'elle a disparu ?
Il me semble qu'il lui est arrivé plusieurs choses en même temps. La première, c'est la crise économique, et une immense peur du chômage qui s'est emparée des ouvriers depuis 25 ans. Ils ont bien compris qu'il était beaucoup plus facile pour les patrons d'aujourd'hui, qui sont en général des patrons de groupes immenses et multinationaux, de fermer une usine quand elle pose des problèmes et de la délocaliser, même si elle est rentable. Ils ont donc eu tendance à se taire et à accepter que leurs conditions de vie se dégradent. La plupart des ouvriers qu'on voit dans le film sont payés au SMIC, certains depuis trente ans. L'idée générale, c'est que si on peut garder son boulot, c'est déjà bien.
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Le deuxième élément, à mon sens, c'est le bouleversement du paysage politique.
Ce qu'on appelait la classe ouvrière était une entité certes difficile à définir, mais qui existait suffisamment pour que les ouvriers aient le sentiment d'appartenir à une collectivité qui a des intérêts communs, des espérances communes. Dont celle de changer la société pour en construire une nouvelle, plus juste, dont les pays socialistes auraient pu être un modèle. Et puis ce modèle s'est cassé la gueule. Conjugué à la crise économique, le fiasco politique et idéologique du communisme a fait perdre leurs repères aux ouvriers. Ils se sont trouvés face à un capitalisme arrogant qui leur a dit : "Vous avez perdu la partie".
"Ouvrier", il y a trente ans, c'était Gabin, c'étaient les cheminots, les mineurs, les métallos. C'étaient des gens qui fabriquent les richesses et qui en sont fiers, qui se sentent indispensables à la société. Aujourd'hui, ça sent la pauvreté, le chômage, ça sent le manque d'avenir... La plupart des jeunes n'aiment pas ce mot "ouvrier", alors quand les patrons décident de les appeler "opérateur", ça leur convient.
Comment s'est opéré le choix des usines dans lesquelles vous avez tourné ?
Exactement comme je le raconte dans le film : des amis, des connaissances ou même de la famille m'ont conseillé des lieux qui pouvaient être intéressants. Les problèmes ont commencé à se poser quand j'ai expliqué aux patrons que je voulais rentrer dans les usines et filmer les ouvriers au travail. Ça a été très difficile. Les négociations ont pris énormément de temps, parfois un an. Il faut savoir que l'industrie française est un monde extrêmement cadenassé. L'argument des patrons, c'est que les usines sont des propriétés privées ; mais il me semble qu'un bâtiment dans lequel des milliers de gens passent une grande partie de leur vie tient aussi du lieu public. Alors, quand je n'ai pas pu entrer par la grande porte, je suis passé par la fenêtre, comme aux chantiers de l'Atlantique par exemple. D'un autre côté, certains ont très courageusement, sans hésiter, joué la transparence. Je leur en suis très reconnaissant.
Pensez-vous que votre film reflète les réalités du paysage industriel français ?
Je ne prétends évidemment pas rendre compte de ce paysage dans son ensemble.
En revanche, il me semble qu'il montre bien l'extrême diversité du monde industriel. Tout est différent d'une usine à l'autre, qu'il s'agisse des conditions de travail ou des relations sociales. Il y a des entreprises où les uns et les autres ont réussi à préserver des relations sociales acceptables, où les ouvriers se sentent respectés, et d'autres qui sont des enfers dans lesquels on a l'impression de faire un bond de plus d'un siècle en arrière...
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C'est le cas de ces fameux chantiers navals de Saint-Nazaire, où les conditions de travail ne semblent pas si éloignées de celles des mineurs du siècle dernier...
C'est clairement une zone de non-droit. Mon impression, c'est que tout le monde est au courant de ce qui se passe dans les soutes, mais que personne ne souhaite intervenir. A quoi bon ? Ça fonctionne, il y a du boulot en ce moment ! Il ne faut rien faire qui puisse compromettre cette embellie économique. Mais est-ce que, sous prétexte de ne pas provoquer de conflits sociaux, on doit continuer à considérer les ouvriers comme des bêtes de somme ? Ne peut-on pas produire des richesses dans des conditions plus humaines ? Pour suivre d'assez près l'actualité sociale, je savais ce qui pouvait se passer dans certains endroits, mais je n'avais pas imaginé que l'on ait pu régresser à ce point. Certains patrons sont des délinquants qui cherchent à n'importe quel prix un profit immédiat et maximal, avec, derrière eux, des actionnaires qui réclament leur dividendes et se moquent du reste.
Cette séquence du film met aussi en lumière un phénomène assez peu exposé : la sous-traitance. Avez-vous été étonné par ce que vous avez découvert ?
Par l'importance que ça a pris, oui. Il faut par exemple savoir qu'une voiture n'est plus construite qu'à 20 ou 25 % par la maison mère, le reste étant directement fourni par les sous-traitants. Or, généralement, ces entreprises sous-traitantes sont de petites structures très fermées, sans syndicats ni protection pour leurs employés. L'idée est de couper les liens avec la maison mère, où les travailleurs avaient obtenu par la lutte des avantages sociaux, de sorte que les ouvriers se retrouvent aujourd'hui à poil et qu'ils doivent repartir de zéro.
L'autre pratique qui a pris une place considérable, c'est l'intérim. Un rêve pour les patrons : disposer d'un réservoir humain dans lequel vous pouvez piocher au gré de vos besoins. L'intérêt de toutes ces méthodes pour les chefs d'entreprise, outre qu'elles remettent en cause bon nombre d'acquis sociaux, c'est qu'elles leur permettent de gérer sans problème les à-coups de la production industrielle.
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Au rayon des pratiques douteuses, on trouve aussi le recours à une immigration bien particulière. Comment la décririez-vous ?
J'ai beaucoup travaillé sur l'immigration, et je pensais en connaître toutes les formes, mais j'avoue que j'ai été sidéré par le caractère extrêmement organisé de ce que j'ai vu. Des entreprises font venir de l'étranger des équipes complètes d'ouvriers spécialisés, avec leurs chefs, les logent dans des conditions souvent médiocres, les nourrissent, et les paient à des tarifs dérisoires - en fait, ils déduisent les frais de logement et de nourriture. Il existe même des cas d'ouvriers auxquels on a retiré leurs passeports. Dans le film, on montre la lettre d'un des patrons d'Alstom qui demande à ses sous-traitants de quels types d'ouvriers ils ont besoin, et à quel prix ! C'est en quelque sorte de la délocalisation sur place. C'est en tout cas, souvent, une situation qui peut s'apparenter à de l'esclavage.
Comment les syndicats résistent-ils à la nouvelle donne du monde industriel ?
C'est assez variable. Les jeunes ouvriers qui débarquent dans le monde du travail n'ont pas de culture industrielle, pas de culture syndicale, encore moins de culture politique. Ils n'ont qu'une envie, c'est de fuir. Ceux-là, ils ont une relation avec les syndicats qu'on pourrait qualifier de consumériste : "Je veux bien être dans ton syndicat, mais qu'est ce que ça me rapporte ?". Ils savent qu'ils ne passeront pas, comme leurs aînés, 30 ou 40 ans dans la même usine, et ça ne les incite pas à créer des liens ou à s'organiser. Mais souvent, quand ils bossent à la chaîne - pardon, en ligne -, ils découvrent que le travail demande un minimum d'entraide et de solidarité.
Vous terminez le film par une séquence sur deux employés dans une entreprise de gardiennage. Pourquoi ce choix ?
Quand on compare la moyenne des salaires des ouvriers à celle des employés, on aboutit à deux chiffres sensiblement égaux, aux environs de 8 000 francs brut. C'est pour cette raison que le film s'appelle Les prolos et pas Les ouvriers. Il y a une cohorte de nouveaux employés dans de nouvelles formes de services, la restauration rapide par exemple, qui se sont totalement prolétarisés. On a affaire à un monde sans tradition, sans droits ni règles, et, là encore, je crains que la plupart des patrons ne respectent les lois que si on décide de le leur imposer.
Propos recueillis par Mehdi Lounis
1 Stéphane Beaud et Michel Pialoux, Retour sur la condition ouvrière (Fayard).
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