
DAMIEN ODOUL, portrait :
Il y a un peu plus d'une vingtaine d'années, en 1988, un jeune homme fougueux et hanté de désirs, naît au cinéma. La Douce, premières images noir et blanc, le goût du cinéma muet. Des visages, des sentiments, une vengeance, la boxe le portrait d'un homme étrange appelé "Le Corbeau". Plusieurs vies et deux décennies plus tard, Damien Odoul poursuit son parcours d'artiste complet, entrechoquant les mots et les corps dans des recueils de poèmes (les Poèmes du milieu, éd.Lume), des galeries d'art (Virtual Fight et Lymphatique, Galerie Kamel Mennour, Paris, 2008) et des salles obscures (L'histoire de Richard O, 2007). Dès ses premiers plans de cinéma s'est ressentie une fièvre, une urgence de se confronter au chaos de la vie, d'aller vite, aux aguets, tel un animal soucieux d'échapper à la mort. Courir vite, se rendre à l'essentiel, s'emparer d'un cinéma total, à bras le corps comme l'on s'immerge dans un boîtier de mélancolie. Filmer comme si les images imprimées sur la pellicule étaient à la fois les premières et les dernières de son existence. Comme si un cinéma des premiers temps allait soudain disparaître avec perte et fracas quelques heures après sa naissance. Subrepticement, durant ces dernières années, sans qu'on s'en rende totalement compte, le cinéma de Damien Odoul nous a refaits adolescents inquiets, dépassés, rattrapés par le monde qui nous entoure, mais habités encore par des rêves. D'où vient ce sentiment que César, figure emblématique d'une trilogie discrète (Morasseix, Le Souffle, Errance), Jean-René, le châtelain vieillissant, retrouvant son enfance dans les derniers jours de son existence (En attendant le déluge), ou encore Richard, en quête désespérée de bonheur (L'histoire de Richard O) nous ressemblent au plus profond de ce que nous sommes ? Dans notre essence, dans nos senteurs. L'homme comme frère, comme père, comme animal, comme arbre. L'être humain saisi dans une insouciance, que rattrape d'un éclair la conscience de sa fin inévitable ("T'es qu'un renard et tu finiras tout seul...", in Morasseix) On finit toujours par prendre le dérisoire au sérieux dans les films d'Odoul. Rares sont les cinéastes contemporains à avoir saisi de manière aussi aiguë le rapport intime qu'entretiennent la tragédie et la comédie. Rapprochés côte à côte comme les deux faces d'une même pièce, les deux courts Sans Monde et Magik, incarnent dans leur union métaphorique la tragicomédie du monde. Dans sa Préface de Cromwell, Victor Hugo avait prôné ce mélange improbable entre le sublime et le grotesque. Tous les films de Damien Odoul incarnent dans leur chair le dialogue continu entre ces deux genres. Du visage d'Anna Mouglalis pris dans un rai de lumière (En attendant le déluge) à l'épopée burlesque et triviale des Barbots, des paysans, figures de terre réinventant langage et démarche dans courts et longs métrages (TOB, Morasseix, Le Souffle, etc) à la complicité quasi muette d'une mère et de son enfant sur une plage corse (Errance). Cette apparente opposition "sublime-grotesque", cette dualité fondatrice de ce que l'on a appelé en littérature le "drame romantique", s'incarne dans la dernière séquence de Morasseix, où la mort du personnage est transfigurée par la mise en scène (référence (in)consciente au Cri de Munch) et l'utilisation de la musique de Purcell (Didon et Enée). On naît seul, on meurt seul. Entre les deux, que des faits-divers, au bout du compte. Entourés, aimés, les personnages créés par Damien Odoul sont toujours solitaires et finissent souvent par mourir prématurément. Encore et toujours la mélancolie d'un temps qui passe et que l'on ne rattrape plus. Le personnage "odoulien", étreint par les tentations érotiques, n'est jamais sûr de finir sa nuit ou sa vie avec une femme aimée. L'âge, la mort, l'usure, l'inconstance en motif d'interruption. Symbolique, la dernière scène d'amour de "L'histoire de Richard O" mêlant l'intensité du rapport amoureux, sa jouissance et son anéantissement, peut se voir comme la fébrilité d'un feu prêt à se consumer sans prévenir. Et la femme dans tout ça ? Elle est à la fois mère et putain, elle est comme l'homme, double. « Je rencontre une femme à deux faces, comme des siamoises, mais d'un seul tenant. Je parlais seulement avec une face, et j'aimais ce qu'elle était. Son visage, sa voix. Il y avait aussi quelque chose de monstrueux en elle. (...) J'allais à la rencontre de l'autre face, elle était encore plus belle... » (in Anima, 2007). Si l'incertitude habite les êtres vacillants du cinéma de Damien Odoul, le paysage a toujours affirmé sa quiétude sauvage. Rarement le cinéma français (court ou long) n'a autant senti l'humus, la terre mouillée, la boue, le vent dans les arbres et les prés, l'alcool et la folie douce. Des terres d'enfance du Limousin, ces terres qu'on n'oublie jamais (Le Souffle, Morasseix) au Paris de l'âge adulte imprégné par l'ondée, filmé comme un paysage de Lozère, la terre natale du cinéaste. Le feu, l'eau, l'air et le vent, de la cour d'une ferme à un appartement parisien épousant la ville, les éléments du ciel et de la terre habitent le cadre, ils rythment la vie des films de Damien Odoul qui adoptent souvent un style contrasté, tout en ruptures, mêlant accélérations et ruptures, au plus près de la vie en somme. Un cinéma de combat pour un cinéaste qui lutte, un cinéma militant qui ne s'avoue jamais vaincu, alpaguant les êtres comme on embrasse un ami, en étreinte pudique, un cinéma qui reste avant tout une expérience physique et morale comme il en reste peu.
Bernard Payen
Toutes les infos sur : www.damienodoul.com |