

Rien ne prédestinait Sissay Abebe à jouer un rôle particulier au sein de sa communauté...
Il y a 48 ans, il est né dans ces montagnes de l’Abouna Yosef. À l’âge de 23 ans, comme tous les jeunes hommes, ses parents ont choisi pour lui une jeune fille de la vallée. Depuis, Mengist et lui ont élevé six enfants, grâce à leur bétail et leurs quelques parcelles d’orge.
Mais il y a cinq ans, son existence bascule définitivement : il apprend à lire. En 2003, des cours d’alphabétisation pour adultes s’ouvrent en effet avec la création d’une nouvelle école dans la vallée.
Au fil de ses lectures, Sissay découvre alors les notions de droits de l’homme, de la femme et de l’enfant. C’est une révélation, une vraie prise de conscience qui va l’amener à voir sous un nouveau jour la culture de son peuple et à remettre en cause ses propres choix… Comme celui d’avoir marié de force sa fille Moulou à l’âge de 10 ans, la privant ainsi de toute éducation.
Aujourd’hui, Sissay a décidé de s’opposer fermement à ces traditions. Il a lui-même refusé le mariage arrangé de Yekabanesh, sa fille de 16 ans, pour lui offrir la chance d’aller à l’école et de s’instruire. Une décision très mal acceptée dans son entourage. Pour éviter toute vengeance de la famille du prétendant, il a dû alors rembourser chacun des présents offerts pour le mariage annoncé…
Le courage et la volonté de Sissay réclament des sacrifices. Chaque soir, après le travail aux champs, il aide ses enfants à faire leurs devoirs. Chaque jour, il se bat pour convaincre les autres habitants de la vallée d’envoyer leurs filles à l’école au lieu de les marier de force. En région Amhara, la moitié des jeunes filles subit encore ce sort avant l’âge de quinze ans…
Pour cette jeune génération, Sissay incarne désormais l’espoir d’un avenir meilleur.
Citations :
« Ici les gens qui n’envoient pas leur enfant à l’école les voient plutôt comme de la main d’œuvre, ils préfèrent les envoyer par exemple garder le bétail ou chercher du bois ou de l’eau, ils ne voient pas du tout ce que l’éducation peut leur apporter pour travailler dans les champs, ils ne voient pas leur avenir ailleurs qu’ici et ils ne pensent pas aux générations suivantes. Personnellement je ne vois pas l’avenir de mes enfants dans la montagne. Je travaille dur pour les envoyer à l’école, je travaille pour qu’ils aient un jour un bon métier et qu’ils aient la chance de faire ce qu’ils aiment. »
« Le jour où j’ai marié ma fille, c’est comme si je l’avais enterrée vivante. Je me rends compte qu’aujourd’hui je l’ai mariée beaucoup trop tôt. Ce jour-là je l’ai tuée. J’aurais dû d’abord l’envoyer à l’école avant de la marier. Elle aurait attendu 18 ans pour avoir son premier enfant. Ma pauvre fille, elle a eu beaucoup de problèmes pour accoucher ; à 15 ans, elle était beaucoup trop jeune. Oui, ce jour-là, je peux dire que je l’ai enterrée vivante. »