Journaliste (Actuel et R o c k & F o l k), auteur et réalisateur de nombreux documentaires d'enquête (L'Affaire des Irlandais de Vincennes, Chroniques de la violence ordinaire, Ecole(s) en France...), Christophe Nick est également producteur. Il a écrit plusieurs ouvrages, notamment TF1, un pouvoir, avec Pierre Péan, Les Trotskistes et Résurrection, sur le retour au pouvoir de De Gaulle en 1958.
après plusieurs documentaires sur la société contemporaine, on ne vous attendait pas du côté du récit historique...
Christophe Nick : Pourtant, ce projet a des origines anciennes et multiples. Certaines ont à voir avec mon histoire personnelle, d'autres avec mon travail passé. Pour commencer : dans ma famille, pendant la guerre, tout le monde était résistant. J'ai grandi dans cette culture. Pas de culte héroïque pour autant, mais une évidence : on résiste, un point c'est tout. Les générations précédentes ont fait pareil, les suivantes devront peut-être en faire autant. Plus tard, au début des années 80, quand je voyageais en Europe de l'Est pour le magazine Actuel, j'avais l'impression d'être dans le prolongement de cette évidence. Parmi les dissidents, je croyais retrouver mes grands-parents.
Les gens de la Charte 77, en Tchécoslovaquie, n'avaient pas le sentiment d'être des héros mais les représentants d'un mouvement profond, d'une société civile qui se révoltait à intervalles réguliers : Berlin en 1953, Budapest en 1956, Varsovie en 1968... Quand l'heure est venue, on a bien vu : ce furent des marées humaines. Et puis, il y a eu un moment de rupture pour moi quand des membres de ma famille ont reçu le titre de Justes. C'était à l'époque de la sortie du film La Liste de Schindler. J'étais troublé : souligner la rareté et l'héroïsme de certains comportements, n'est-ce pas sous-entendre que la norme était de ne rien faire, d'être un lâche ou, pis, un salaud ? D'un côté le caractère exceptionnel induit par le concept de Juste, de l'autre cette banalité du bien décrite par ceux qui ont agi. On a caché des Juifs dans ma famille parce que mon grand-père était médecin et qu'il y avait de la place à la maison, mais aussi parce que les voisins savaient et se taisaient, que l'instituteur venait donner des cours aux enfants, que des paysans offraient de la nourriture, etc., autrement dit parce qu'il y avait un tissu social, des valeurs, une solidarité.
Tout cela fait une sensibilité, des interrogations... mais quel a été le déclic pour cette série ?
C. N. : Il a eu lieu pendant la préparation des Chroniques de la violence ordinaire. Des jeunes de Creil avaient caillassé les voitures de la BAC. On a passé la nuit à parler avec eux, à leur dire: « Mais engagez-vous plutôt politiquement ! » Réponse d'un gars : « Tes valeurs républicaines, c'est de la foutaise. Y a qu'à voir : quand les Allemands débarquent, à part quelques résistants, tout le monde se couche ! » J'étais effaré. Et davantage encore quand, en en parlant autour de moi, j'ai réalisé que c'était au fond la vulgate sur l'Occupation que nous ont léguée les années 70. On est passé alors du mythe héroïque de la Libération - une France résistante - à un travail de déconstruction, parfois salutaire, mais qui a finalement abouti à une vision tout aussi tronquée de la réalité : des Français attentistes ou collabos, les « résistants de la dernière heure» , etc. C'est la victoire de Louis-Ferdinand Céline : tout le monde est veule, tout le monde est nul. Et ces clichés font aujourd'hui des dégâts, notamment dans les banlieues, parce qu'ils nourrissent le sentiment que notre société n'en vaut pas la peine.
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