Vos préoccupations ont-elles trouvé un écho dans les thèses des historiens contemporains ?
C. N. : à‡'a été une découverte. En m'immergeant pendant deux ans dans l'immense littérature consacrée à l'Occupation, j'ai mesuré à quel point les historiens, depuis le début des années 80, ont bouleversé notre vision de cette période. Des gens comme Serge Klarsfeld, Denis Peschanski, Pierre Laborie, Jacques Semelin, etc., ont apporté des questions nouvelles : pourquoi 75 % des Juifs en France ont-ils pu échapper à la déportation, alors que, par exemple aux Pays-Bas, c'est l'inverse qui s'est produit ? Comment s'articulent les différentes formes de réactions qui vont aboutir à la résistance, depuis les plus quotidiennes (on se tait, on héberge, on donne un coup de main, on sabote...) jusqu'à la prise d'armes ou au sauvetage de Juifs, en passant par les plus pulsionnelles, les plus suicidaires (on gueule au passage de soldats allemands) ? Ces historiens ont aussi abordé de nouveaux objets de recherche, comme la société civile, l'opinion publique, les rumeurs ; des concepts nouveaux, tels l'infrarésistance, la résilience, la société de résistance - au sens de l'allemand Resistenz : la manière dont un organisme fabrique des anticorps face à une agression.
De tout cela, ressort une image plus multiforme et plus complexe de ce qu'était la société française sous l'Occupation. Une société qui, dans son immense majorité, refuse la collaboration, mais qui s'est effondrée et tente de se reconstruire, d'inventer de manière empirique de nouvelles formes de lutte. Il n'y a pas de soutien massif de l'opinion à Vichy, les rapports des préfets et des Renseignements généraux le prouvent, et, après les rafles de l'été 1942 et le retournement de la hiérarchie catholique, c'en sera fini. Pour autant, tout le monde n'est pas capable de prendre une arme, de tuer, de taper un message en morse, d'éditer un journal clandestin, d'espionner, etc. Mais c'est la société civile qui sécrète ces choses, et pour qu'elles existent, il faut des millions d'anonymes, des complicités, des gens qui aident, qui savent, qui se taisent.
Pourquoi le choix du documentaire-fiction ?
C. N. : C'était impossible autrement. Des pans entiers de cette histoire étaient difficilement racontables du fait de l'absence d'archives.
Les maquis se sont filmés très tôt pour tenter de convaincre Londres de les soutenir, mais ce n'est évidemment pas le cas des réseaux de sauvetage de Juifs. Ce choix participait également d'une analyse. Je suis persuadé que la rareté de certaines images (les films amateurs, par exemple) et la surreprésentation de certaines autres (la propagande allemande et vichyste) induisent un regard biaisé qui a longtemps fait de la collaboration le phénomène majeur de l'Occupation.
Pour des raisons du même ordre, je voulais m'éloigner de l'approche monographique de la Résistance qui consiste à se focaliser sur les grandes figures héroïques. Les grands résistants ont pour la plupart basculé dans la clandestinité, ce qui signifie être et se sentir traqué, se méfier de tout, devenir paranoïaque. C'est un point de vue, mais ce n'est pas toute la réalité vécue par la société. Je dois dire enfin que, parmi les choses qui m'ont convaincu qu'on pouvait tenter un documentaire-fiction, il y a eu D- Day, leur jour le plus long, écrit par Andrew Bampfield. Quand a commencé l'écriture de La Résistance, j'ai immédiatement pensé à lui proposer d'y participer. On ne se connaissait pas, et cela a été une magnifique rencontre, un des grands moments de bonheur de ce travail.
Comment les scènes de fiction ont-elles été écrites ?
C. N. : Premier principe : on ne reconstitue que des choses qui manquent.
Ensuite, toutes ces scènes sont attestées. Sur l'épisode de la nuit au camp de Vénissieux, dans la seconde partie, on dispose de récits très détaillés : le rôle du médecin, le sauvetage d'un ancien légionnaire, la coupure d'électricité... tout est vrai. Surtout, ces anecdotes ont été choisies en fonction des archives dont nous disposions.
Des histoires d'évasion, on en avait à Strasbourg, mais pas d'images de prisonniers de guerre. Dans les Vosges aussi, mais là on avait des images, celles qui ouvrent la première partie. Elles me semblaient capitales, dans la mesure o๠elles éclairent un mouvement spontané : avant même de décider Pétain ou de Gaulle, on fait évader un type. On passe de la compassion à l'action. Une logique est en marche.
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