Les angles retenus dans ce projet représentaient-ils une difficulté particulière pour la recherche documentaire ?
A. C. : Effectivement. En ce qui concerne la résistance civile, c'était un véritable casse-tête. Hormis les actualités - c'est-à -dire la propagande vichyste et, pour une bonne moitié, des images fournies par l'Allemagne nazie -, on filme très peu durant l'Occupation. Il n'y a pas de pellicule, pas de labos pour la développer, et c'est tout simplement interdit. A la cinémathèque de Vendée, j'ai par exemple trouvé des images - sans grand intérêt, d'ailleurs - d'un défilé de soldats allemands : elles ont valu vingt-et-un jours de prison à leur auteur. La grande grève des mineurs du Nord, en 1941, n'a pas été filmée. En revanche, on trouve aux Archives départementales énormément de documents : portraits des meneurs, tracts, etc. Pour d'autres événements, on est encore plus pauvre. Le blocage, par les habitants de Romans, d'un train emmenant des jeunes au STO a laissé très peu de traces : sept photos au Service historique de l'armée de terre, à Vincennes, une ou deux ailleurs. Tout cela prouve bien que si l'on s'en tenait, pour raconter l'Occupation, aux images filmées et, qui plus est, à celles qui sont le plus facilement accessibles, on aurait une vision absolument fausse de la réalité.
On imagine que les archives qui concernent la situation des Juifs sont encore plus rares...
A. C. : Là , c'est l'absence totale d'archives. Sur la vie quotidienne des Juifs durant l'Occupation - le port de l'étoile jaune, l'interdiction d'entrer dans certains lieux (piscines, jardins publics...), le dernier wagon de métro qui leur est réservé, etc. - on a extrêmement peu de choses et on est obligé de se tourner vers les rares photos existantes. Ce sont elles, par exemple, qui permettent de connaître la rafle de Marseille. Sur ce point, Lior Smadja, qui rassemble ces documents photographiques depuis une quinzaine d'années au Mémorial de la Shoah, nous a été d'une aide très précieuse. Quant aux actualités, en dehors de l'exposition « Le Juif et la France », elles évitent consciencieusement le sujet. Pour Les Actualités françaises sous Pétain, les Juifs n'existent pas, au point qu'il est difficile même de montrer l'antisémitisme de la période. En ce qui concerne les camps d'internement, c'est évidemment pire encore. Sur ce point, il a fallu fouiller. Serge Klarsfeld mentionne la visite de journalistes américains dans les camps d'internés étrangers du sud de la France, en 1941. Il cite même le nom des agences. Cela nous a permis de retrouver ces images filmées chez Fox Movietone News mais aussi chez SPPN.
C. L. : Un peu de la même manière, Christophe Nick avait repéré, dans la thèse de Denis Peschanski consacrée aux camps d'internement en France de 1938 à 46, une note mentionnant qu'un certain lieutenant Dubuc, responsable du camp de Melay-du-Maine, avait tenu un journal et tourné un film. La piste m'a menée à la cinémathèque de Haute-Normandie, déjà contactée, qui avait oublié qu'elle possédait ce document. Celui-ci, du fait de sa fragilité, devait être visionné image par image.
Dans un tel contexte de rareté, les archives filmées sont-elles toujours aussi « lisibles », et utilisables facilement dans le cadre d'un documentaire ?
A. C. : Bien sûr que non. D'une part, cette rareté explique le grand nombre de reconstitutions réalisées dans les mois qui ont suivi la Libération, et que nous recevons comme des archives. Mais, entre des images filmées de manière subjective, même si c'est avec la volonté de transmettre des événements historiques, et des reconstitutions de 1946 ou 1947 faites pour glorifier la Résistance, il y a un fossé. Il y a d'autre part le problème que posent de nombreuses images d'amateurs : on ne les comprend vraiment que dans leur longueur et il est nécessaire de les contextualiser. Ce qui explique qu'elles trouvent parfois difficilement leur place dans un documentaire.
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